Rigri et Ecrou

Texte et illustrations de Cécile Eyen

C’était un beau matin d’automne, quand les feuilles sont jaunes et dorées, quand les marrons tombent et qu’ils brillent au pied des marronniers …
C’est justement là que Rigri et Ecrou se sont rencontrés, sur le grand marronnier. Et là, ils ont été très étonnés. Chacun trouvait que l’autre avait un pelage étrange, vraiment marrant…
    -Avec tes poils rouges, tu as l’air d’une noisette ! dit Rigri à Ecrou.
    -Et toi, avec tes poils gris, tu ressembles à un caillou, dit Ecrou à Rigri.
Autour du tronc d’arbre, ils ont tourné, tourné, et ils ont rigolé comme des fous. Ils se sont si bien amusés, qu’ils ne pouvaient plus s’arrêter.
Et voilà, depuis, Écrou et Rigri sont amis.
Rigri vit avec toute sa famille et plein d’amis à l’abri du tronc d’un chêne. Chez les écureuils gris, il y a des tas de noix, de noisettes et des morceaux de fruits.
Écrou, lui, il vient de très loin, des bûcherons ont cassé sa maison à la fin de l’été. Il a beaucoup voyagé pour trouver une autre forêt où habiter.
Mais, aujourd’hui, il a arrêté de chercher. Son abri, il l’a trouvé ici : près de son ami Rigri. Tout de suite, Ecrou s’est senti heureux.
Mais il ne le savait pas, dans la forêt des écureuils gris, beaucoup de monde ne voulait pas être son ami.

On ne veut pas de toi
Comme il s’entendait bien avec Rigri, Ecrou est allé lui rendre visite chez lui. Il avait emporté un beau gland tout brillant, à partager avec ses parents, ses frères, ses sœurs et ses amis. Mais là, Ecrou a très vite compris qu’on ne voulait pas de lui…
   -Hé, Rigri, voilà ta noisette rouge ! a dit un écureuil gris. Je vais en grignoter un bout, je veux savoir si elle a du goût.
   -Oui, moi aussi, laisse-moi un morceau, dit un autre qui était derrière lui.
Et ils lui ont sauté dessus.
Bousculé, mordu, ébouriffé, Ecrou s’est débattu.
Rigri, lui, a ri.
Alors, le petit écureuil roux s’est senti piétiné. Contre le rire de son ami, il ne s’était pas protégé. -On ne veut pas te voir ici, lui a dit le grand gris. Retourne chez toi.
Écrou est tout perdu.
Il part tout seul dans le bois, il ne sait pas où aller, et il se sent vraiment mal.
Alors par hasard, il passe à côté du marronnier où il a dormi, et il se dit :
    -Chez moi, c’est là, c’est l’endroit où j’ai trouvé un ami.

L’hiver
Le ciel était tout triste.
Un flocon de neige est tombé d’un gros nuage, et s’est posé sur Ecrou.
    -Oh, se dit-il en frissonnant. Déjà de la neige ! L’hiver est presque là. Je dois trouver à manger, faire des provisions pour ne pas avoir faim jusqu’au retour du printemps.
En même temps, chez les écureuils gris, le grand frère de Rigri dit à tous les écureuils de se préparer à la grande cueillette de l’automne.
    -Mes amis, dit-il. Demain, l’hiver sera là. Nous allons devoir nous battre contre la faim, et contre le froid.
Pour nous protéger, il faut rassembler toute la nourriture de la forêt ici, dans notre chêne.
Chaque écureuil rapportera ici tout ce qu’il trouvera.
Rigri, dit-il gravement, Tu ne dois rien laisser, pas une noisette, aucune petite groseille, rien ne doit être oublié.
Sinon, nous mourrons.

La douleur d’Ecrou
    -Mmmh ! La belle pomme ! se dit Ecrou. Il n’y a pas mieux pour commencer mes provisions d’hiver.
Tout content, il se prépare à sauter pour l’attraper …
    -C’est pour les gris ! crie quelqu’un… C’est Rigri dans le pommier. C’est lui qui a crié.
Il a l’air pressé, l’inquiétude apparaît sur son visage…
    -Les pommes sont à tout le monde ! répond Ecrou. J’y ai droit comme toi.
Mais Rigri est plus rapide ; comme il est déjà sur le pommier, il n’a plus qu’à prendre la pomme et l’emporter.

Il n’y a plus de fruits sur les arbres, et les noisettes ont toutes été ramassées. Les écureuils gris se sont tout réservés, il n’y a plus rien à manger.
Écrou a faim et froid.
    -Les gris ne me laissent rien, pense-t-il…Pourquoi ??
Je suis furieux contre eux, et surtout contre Rigri.
-Rigri !!!
Son cri résonne longtemps dans la forêt, et quand le silence revient, toute l’amitié d’Ecrou s’éteint.

La douleur de Rigri
Rigri était chez lui quand il a entendu le cri.
C’était la voix d’Ecrou, Ecrou est plein de douleur et de révolte…Rigri en est tout retourné, très vite, il a compris que son ami avait besoin de lui.Ses amis gris ricanent :
    -Le Roux pleurniche, il va mouiller ses poils de feu, ça le rendra maigre et noir comme un vieux charbon de bois.
    -Ha ! Il a dû essayer de manger des cailloux ! Et il s’est cassé les dents ! dit un autre.
    -Ouais, ajoute un troisième, je préférerais qu’il se casse tout entier ! Qu’il parte de notre forêt, et qu’il nous laisse en paix !
    -Écrou est mon ami, crie Rigri.
C’est le silence. Tout le monde est sidéré ! Rigri a dit une chose interdite, impossible…
    -Personne n’est l’ami du Roux, tu le sais, répond son frère. C’est un étranger.
    -Ne joue surtout jamais avec le Roux, Rigri, dit un autre écureuil gris.
    -Pourquoi ? demande-t-il.
    -Parce qu’il n’est pas comme nous !
    -Je m’en fiche bien, moi, qu’il soit différent. D’ailleurs il n’y a que sa couleur qui change…Moi, je m’amuse bien avec lui, réplique Rigri. Je veux qu’il soit là, avec tout le monde, qu’il puisse manger et se réchauffer.
    -Rigri, tu n’es qu’une petite souris ! Le roux ne peut pas être avec nous. Ce n’est pas un écureuil, un point c’est tout.
    -Et puis, est-ce que tu sais qu’il peut tout brûler avec sa queue ? Il suffit qu’il le veuille, et nous, on brûle.
    -Et il n’attend qu’une chose pour le faire, c’est que tu retournes le voir, dit le grand frère. Tu as intérêt à te sauver, maintenant qu’il ne t’aime plus.

Rigri est revenu
Rigri se faufile entre les brindilles, grimpe sur les racines, et s’agrippe à l’écorce du grand arbre d’Ecrou. Il appelle: :
    -Écrou…
Écrou sort la tête de son nid. Il tremble de faim et de froid, et la colère le secoue encore à l’intérieur.
    -Écrou, laisse-moi venir, demande Rigri, doucement.
    -Non. Je suis trop fâché je ne veux pas te voir.…
    -J’ai des noisettes pour toi.
Mais soudain, Ecrou se sent heureux de voir Rigri venir vers lui... tout ses sentiments se mélangent maintenant. Ecrou est si troublé qu’il ne peut plus parler…
Alors, Rigri est monté. Il a cassé deux noisettes pour qu’Ecrou mange un peu, et puis il s’est assis et il lui a dit :
    -Écrou, je veux te demander pardon d’avoir pris ta pomme et de t’avoir blessé. …Tu sais, les autres m’ont dit de prendre tous les fruits, sinon on mourrait. Et moi, en écoutant tout ce qu’ils disent de toi, je ne savais plus quoi penser…
    -Ils parlent de moi ? demande Ecrou, intrigué. Qu’est-ce qu’ils disent ?
    -Ils disent des choses bizarres sur toi. Par exemple, que tu es dangereux, parce que tu as des poils de feu, que si tu restes là, toute la forêt disparaîtra.
    -C’est n’importe quoi, répond-il en mangeant.
    -Je sais. Ils disent que tu n’es pas un vrai écureuil parce que tu n’es pas gris.
Moi, je dis que tu es comme tout le monde, et que tu as aussi le droit de profiter de la forêt et d’être mon ami.
Écrou n’a rien dit. Il s’est endormi.
Quand il s’est éveillé, des tas de noisettes étaient éparpillées partout dans son nid.
Mais Rigri, lui, était parti.

La neige
Tout est blanc.
Toutes les feuilles des arbres sont tombées, toutes les branches sont givrées.
L’hiver, paisiblement, a installé sa dureté.
Écrou est sorti de chez lui. Il sautille, comme une étincelle qui jaillit.
Il fait trop froid au creux du marronnier, je ne veux pas geler ici. Il n’y a qu’un seul endroit où je peux aller, pense Ecrou.
…Mais ce lieu lui est interdit, c’est là où on ne veut surtout pas de lui : chez les écureuils gris.

Le voilà, le chêne blanc, accrochant le ciel dans ses branches givrées, comme pour s’y enraciner.
Écrou se fait tout petit derrière un caillou…
Comment faire ? Dans le blanc de la neige, ma couleur se voit trop bien. Je serai tout de suite repéré, et ils vont tout de suite me chasser…
Il grelotte. Le froid est piquant, et il sent la peur écraser ses pensées, tout commence à s’embrouiller. Il sait qu’il faut bouger pour se délivrer, pour se sauver… Le tronc est là, devant, et là, il y a de la paille chaude, des noix et …son ami Rigri.
Alors Écrou bondit, il court, il se précipite, il dérape mais se reprend…
    -Rigri, au secours, murmure-t-il.

La révolte
À l’intérieur du chêne, tout le monde a vu le Roux arriver, tout le monde l’a regardé courir, déraper, et se relever.
Ils l’ont vu s’épuiser à grimper à l’écorce gelée, glisser, glisser encore, et réessayer, et s’épuiser…
Le froid est très fort, Écrou est tombé, et il ne s’est plus relevé. Maintenant, il reste étendu. Il ne bouge plus.
Les écureuils gris ne cessent pas de le regarder, et se mettent à parler nerveusement.:
    -Regardez, dit quelqu’un, il s’est calmé. J’aime mieux le voir comme ça !
    -Moi aussi, au moins, il ne pourra pas nous voler, ce bandit rouge.
    -Non, mais quelle horreur ! Ce sale Roux a touché notre tronc, l’arbre va pourrir, ses racines vont être malades, on va tous tomber !
    -Calmez-vous, dit un autre. Il va geler, on ne craint plus rien de ce gredin.
    -On ne va pas le laisser là ! dit Rigri très fort.
    -Rigri… C’est Rigri qui a parlé, chuchotent certains dans leur coin.
    -Vous vous trompez, continue Rigri, vous ne savez rien de lui, vous vous faites peur en imaginant des idioties.
Écrou est comme nous, il aime les noisettes et les pommes de pin, courir sur les branches, et sautiller dans l’herbe. Maintenant, il est tout seul, il a froid, et il ne comprend pas pourquoi on est méchant avec lui. Sans rien ajouter, il sort de l’abri.
Il s’agrippe à l’écorce gelée, et se laisse lentement glisser.
Au pied de l’arbre, Ecrou grelotte, il est frigorifié.
    -Écrou, c’est Rigri. Viens avec moi.
    -J’ai froid, bredouille Ecrou.
    -Oui, viens, lève-toi, viens te réchauffer.
Écrou n’en peut plus, il est trop faible pour bouger.
Rigri voudrait l’emmener là-haut, l’entourer de paille, le soigner, le rassurer…
Mais il faudrait être assez fort pour le porter, et escalader l’arbre avec lui… Et puis, jamais les autres n’accepteraient Ecrou chez eux…
Alors, le petit écureuil gris se couche tout contre son ami, et le couvre de sa queue. Il espère ainsi lui donner de sa chaleur, un peu, et rester un instant avec lui.
Dans l’abri, les autres parlent en s’agitant, ils sont choqués.
    -Mais qu’est-ce qu’il fait ? Il est fou !
    -Rigri n’a pas peur du Roux, regardez, il est allé tout près.
    -Oui, il veut le réchauffer, on dirait.
Le vent rentre sous la fourrure de Rigri, le froid l’engourdit, il frissonne déjà…Mais il ne bouge pas…
    -Ha, mais, je ne veux pas que Rigri vienne avec nous ici, s’il est ami avec cette vermine rousse.
    -Oui, tant pis, qu’il meure avec lui. Il n’y a pas de place pour les traîtres, chez les écureuils gris.
Soudain, le frère de Rigri se lève, il est très fâché.
    -Rigri est est généreux, déclare-t-il. C’est nous les monstres.
On est prêts à laisser deux écureuils dans la neige, dans la détresse…Ecrou est tout seul, il a besoin d’aide, et Rigri est le premier à l’avoir accueilli… Nous, on n’a même pas essayé de savoir qui il est…
    -C’est vrai, dit un autre petit écureuil gris. On n’a pas d’excuses, c’est nous qui faisons du mal, pas eux.
   -Moi, je vais les chercher, dit le frère de Rigri.
    -Je descends avec toi, ajoute un écureuil gris.
Dans le souffle de l’hiver, deux écureuils se penchent vers Rigri et Ecrou, les soulèvent, puis, en les portant, montent vers l’entrée du terrier.

L’étranger
Les autres attendent l’arrivée de l’étranger…
À peine arrivé, Rigri s’est remis debout…Il demande de l’aide autour de lui…Mais les écureuils gris restent tous figés.
    -Vite ! dit Rigri, Ecrou a froid, il faut le frotter, le couvrir, le soigner.
Spika, une petite écureuille, s’approche et prend Ecrou dans ses bras, puis elle frotte vivement son dos.
    -Des mains me réchauffent, pense Ecrou, elles sont douces.
Tout le monde se tait, on est tout étonné, impressionné : quelqu’un a commencé à soigner l’étranger.
Il dort pendant plusieurs jours, mais il se réveille souvent, très inquiet…Heureusement, son amie Spika est toujours là pour le rassurer. Elle le redresse sur son lit de paille, puis doucement, elle l’aide à manger.
Petit à petit, d’autres écureuils gris osent approcher. Timidement, ils s’assoient pour l’observer.
Quand Ecrou commence à aller mieux, il peut se lever, et il se sent vraiment heureux. Rigri est là, il parle beaucoup avec lui, il fait connaissance avec d’autres gris. Il reste beaucoup avec Spika, il la trouve très, très douce. Et très jolie.
Et maintenant, chez les écureuils gris, ils sont nombreux à en parler : c’est aussi normal d’être roux que d’être gris. Tout le monde le dit.

Amis.
Spika est restée avec Ecrou. Depuis qu’ils se sont vus, ils se sont bien entendus.
Maintenant, ils sont heureux, ils sont tombés amoureux.
Cet automne, Ecrou a participé avec les gris à la plus grande cueillette de l’année.
Ils ont travaillé toute la journée, puis Rigri a raccompagné Ecrou chez lui.
    -Rigri, s’écrie Ecrou, je viens de me rappeler que je ne t’ai pas encore brûlé avec mes poils de feu ! Sauve-toi, si tu veux garder tes poils de rocher !
Écrou et Rigri roulent et dégringolent, en éclatant de rire autour du tronc, et atterrissent dans les marrons.
Écrou est heureux. Il a retrouvé Rigri…
Rigri a un sentiment étrange, depuis qu’il a désobéi aux écureuils gris.
Il a compris qu’il peut être l’ami de qui il a envie.